Dordogne

ANCIENNES ET NOUVELLES GÉNÉRATIONS DE PAYSANS À L'ÉPREUVE DU DIALOGUE

Le 02 octobre 2011, l'Association de développement de l'emploi agricole et rural (Adear*) de Dordogne invitait cédants et agriculteurs nouvellement installés à une rencontre publique sur le thème du renouvellement des générations. L'occasion de dialoguer et d'essayer de se comprendre.

Le recensement général agricole vient de le confirmer avec sa froideur statistique, l'érosion du nombre d'exploitations agricoles se poursuit à un rythme effréné. Le renouvellement des générations n'a concerné ces 35 dernières années qu'une exploitation sur cinq, et un agriculteur sur deux en France est aujourd'hui âgé de plus de cinquante ans. La concentration des exploitations atteint un seuil critique. En effet, la banalisation des territoires qui résulte de l'hyperspécialisation, la taille des structures et l'isolement social rendent difficile la reprise des exploitations1. Il est pourtant largement admis qu'un renouvellement des actifs agricoles est nécessaire pour notre agriculture. La productivité nationale n'est pas inversement proportionnelle au nombre de paysans, et les enjeux du développement rural ne peuvent être traités qu'avec des actifs agricoles nombreux.

Malgré ce contexte, l'agriculture attire. De nombreux jeunes2, non issus du milieu agricole, souhaitent devenir paysans. Pour des raisons techniques et financières, ils parviennent difficilement à accéder au métier. Les exploitations mises en vente correspondent peu à ce que les nouveaux paysans recherchent. Elles sont souvent trop grandes au regard des modes de production envisagés par les candidats à l'installation. L'impossibilité de changer de système de production en raison des investissements effectués les rend inadaptées à l'installation de hors cadre familial (HCF3). La surface moyenne des exploitations est passée de 14 hectares en 1960 à 40 hectares4 aujourd'hui ; elle a augmenté de 13 hectares ces dix dernières années (RGA 2011). l'agriculture qui attire des jeunes non issus du milieu agricole, n'est définitivement pas l'agriculture dominante5. Ils recherchent en effet des fermes de taille modeste, voire petites, qui sont peu nombreuses6.

Cependant, alors que leur fin est programmée depuis 50 ans, il existe encore des petites fermes7 et leur vitalité est souvent surprenante. Des paysans luttent par leurs pratiques et leurs engagements politiques pour maintenir des exploitations à taille humaine. Aujourd'hui, de nombreuses études reconnaissent cette résistance des petits paysans, soutenue par des stratégies de diversification et d'autonomie mais aussi de solidarité. Souvent structurées syndicalement autour de la Confédération paysanne, cette agriculture résistante a été un formidable moteur d'innovations techniques, commerciales et organisationnelles. Mais chez ces paysans militants, la pyramide des âges est aussi inversée, et le renouvellement générationnel est aussi d'actualité.

Conscients de cette situation, les Adear* se questionnent sur les transmissions hors cadre familial, et notamment sur les facteurs de blocage et les freins à la transmission. Aussi, au-delà des aspects technico-économiques — car de nombreuses solutions existent —, se posent des questions d'ordre culturel et générationnel. Mais que partagent ces HCF* avec leurs aînés cédants ? Quelle est leur place dans le milieu agricole et dans sa représentation politique ? Comment les accompagner afin qu'ils soient à même de s'installer ? La défense collective, le mouvement syndical peuvent-ils constituer un lieu de rencontre et de définition d'un vocable commun?

 

Les paysans non issus du monde agricole : porteurs d'innovations ou porteurs d'un discours sur l'innovation ?

Les différences entre les paysans issus du milieu agricole et ceux qui ne le sont pas sont mises en avant par les cédants et les nouveaux installés. Dans leur discours, les HCF* déclarent « ne pas faire la même chose » que leurs aînés, mais les pratiques agricoles (vente directe / agriculture biologique / petites unités de travail / polyculture voire poly-élevage / productions à forte valeur ajoutée) rappellent de fait celles des exploitations familiales de petite taille, majoritaires dans le paysage agricole français jusque dans les années 1950, et aujourd'hui marginalisées. L'innovation revendiquée par les HCF* réside avant tout dans la production d'un nouveau discours sur l'agriculture, qui porte notamment sur l'innovation. La rhétorique utilisée est en rupture avec la génération précédente ; par exemple, de jeunes paysans rencontrés appellent ateliers agro-écologiques tout ce qui a trait à l'autosuffisance alimentaire de la ferme (poulailler, jardin, etc.), alors que ces activités habituelles pour les anciens ne font pas l'objet d'une désignation spécifique. La rupture se situe dans le langage et le regard que les acteurs portent sur leurs pratiques.

La majorité des jeunes HCF* entrent dans l'agriculture après avoir mené une autre activité professionnelle et sont portés par des intérêts personnels généraux8 tels que l'écologie, le bien-être et la réalisation de soi. Ils arrivent dans le monde agricole avec un bagage intellectuel et culturel fort différent de celui de leurs confrères issus du monde agricole. Ils se retrouvent alors porteurs d'une culture hybride : celle(s) qu'ils ont acquise(s) avant leur entrée dans le monde agricole, celle qu'ils se fabriquent en magnifiant un monde paysan aujourd'hui largement disparu, et une culture liée à l'intégration dans le monde agricole.

Dans les réseaux des agricultures alternatives9, on s'accorde pour dire que les HCF* apparaissent comme novateurs. En effet, ils ont des projets dits atypiques au regard du modèle agricole dominant, incluant une forte dimension sociale et environnementale, orientés vers des productions à forte valeur ajoutée sur de petites structures, avec une commercialisation en circuits courts. Mais sont-ils pour autant porteurs d'innovations ?

Aujourd'hui, les HCF* présentent leur projet d'installation comme un projet de vie plus que comme un projet professionnel, et portent une revendication sur la notion de mieux vivre. Ils font souvent le choix de la reconversion professionnelle afin d'adopter un mode de vie en adéquation avec leurs valeurs. Cette notion de mode de vie semble apparaître comme novatrice. Les acteurs qui les entourent adhèrent à cette vision en l'interprétant comme une forme nouvelle de rapport au travail.

Or, pour tous les paysans, être paysan est un mode de vie. La différence est de l'ordre du point de vue. Dans les deux cas, l'exercice du métier de paysan phagocyte une grande partie de la vie sociale et familiale, et il n'existe pas de séparation nette entre vie personnelle et vie professionnelle. Mais, tandis que dans le discours des HCF*, le métier est imbriqué dans le choix de vie, pour leurs aînés c'est le mode de vie qui découle du choix du métier de paysan. Cette notion de choix de vie est vécue de manière différente. Pour les paysans traditionnels, le choix de vie est vécu sur le mode de l'imbrication : comme un sacrifice de la vie personnelle au profit de la vie professionnelle. Pour les HCF*, la notion de choix de vie s'exprime sur le mode de la soumission : soumission de la vie professionnelle à des choix personnels.

Il semble acquis que les projets de ces paysans HCF* ont une forte dimension collective. Les formes du collectif prônées par les HCF* ne sont pas les mêmes que celles qui sont en place dans le monde agricole. Elles s'établissent sur le mode affinitaire, extraprofessionnel, collectiviste, voire communautaire.

Cette notion de collectif est toutefois à modérer : si certaines personnes s'installent dans un mode de vie proche de celui de la communauté, pour la plupart les projets portés restent des projets individuels. cela peut aboutir à l'adoption d'une posture très individualiste, moins empreinte de solidarité que dans le monde agricole traditionnel. cela peut aller jusqu'à un discours uniquement fondé sur la réalisation de soi-même.

Des valeurs et des intérêts pourtant communs avec les paysans

Ces nouveaux paysans ont des intérêts communs avec les paysans déjà installés, notamment ceux qui se retrouvent dans le projet politique porté par la Confédération paysanne : le rejet du schéma agro-industriel. Ils n'en ont pas toujours conscience et donnent l'impression d'avoir un « logiciel de compréhension10 » différent. Cette différence est en partie une question de génération, et en partie une question de discours. Mais les valeurs qui les animent sont les mêmes.

Le métier de paysan est des plus dépréciés dans la hiérarchie des catégories socioprofessionnelles, mais les jeunes HCF* tentent de le revaloriser. Ils évoquent de nouveaux éléments (valeurs, vision, pratiques...) liés au métier pour relégitimer leur choix à leurs yeux et à ceux de la société. Ils reprennent à leur compte le concept de multifonctionnalité : d'un côté l'affirmation du caractère nourricier de l'agriculture, et de l'autre sa fonction sociale (ruralité, vente directe, etc.), écologique (biologique), d'entretien du paysage, etc. Cela leur permet également d'assumer une culture hybride et d'arriver à la conclusion que leur exclusion du monde agricole est liée à leur avant-gardisme. Pour les militants de la Confédération paysanne, le fait de valoriser le métier ainsi que le terme paysan est une lutte en lui-même, ils se situent donc dans le même champ de valeurs.

Les savoir-faire dits traditionnels ont été largement perdus, même si certains perdurent. Ceux-ci n'ont pas été hérités par la génération de nouveaux paysans. Ces jeunes surinvestissent cependant ce champ des savoir-faire traditionnels et présentent souvent des projets agricoles pouvant apparaître comme passéistes. Réactiver une dimension traditionnelle dans leur métier leur permet de se placer dans une histoire longue de la paysannerie dont ils se retrouvent finalement les garants. Ils semblent parfois plus attachés aux traditions que les paysans de souche, tout en portant des valeurs apparaissant comme novatrices.

L'intégration du monde paysan et le passage à la modernité se sont accompagnés d'une perte d'autonomie11. Les paysans HCF* présentent souvent des projets privilégiant cette valeur, sur le plan technique comme moral ou économique. L'autonomie est pensée de manière collective par les deux groupes, mais les formes ne sont pas nécessairement les mêmes. Le collectif est très présent dans le monde agricole (Cuma*, coopérative, service de remplacement, groupement d'employeur, associations d'irrigants, défense d'une production, etc.) mais reste corporatiste. La notion de collectif en agriculture n'apparait pas , mais connait de profondes mutations . Dans les deux cas, cela représente un des piliers de la construction du projet agricole. L'engagement associatif et syndical est une forme d'expérience collective qui est souvent délaissée par les HCF*.

Des enjeux politiques en creux : le rendez-vous manqué entre une paysannerie en déclin et les hors cadre familial ?

Le clivage qui existe entre paysannerie et agro-industrie nous fait percevoir clairement en quoi les deux groupes sociaux ont intérêts à s'unir. Les HCF* ne se rendent pas forcément compte qu'ils ont les mêmes intérêts que les paysans en rupture face au modèle dominant. Comme ils se placent dans une position de rupture et d'innovation (sociale, politique, etc.), ils adoptent parfois un discours de rejet vis-à-vis de l'existant. Le concept d'agriculture paysanne semble à même de relever ce défi et de faire se retrouver tous les paysans ; cependant, il est peu compris et le message a du mal à passer. La question est donc de savoir comment deux mondes peuvent collaborer pour maintenir beaucoup d'actifs agricoles et revitaliser le monde agricole et syndical.

Les Adear* cherchent aujourd'hui à croiser les champs de valeurs de chacun et à créer un esprit critique commun. Les lieux de rencontre et d'expression se multiplient sous l'impulsion du réseau. Chaque débat public et café-installation12 est l'occasion d'échanges constructifs qui permettent une compréhension mutuelle.

La question du professionnalisme, souvent clivante, est fréquemment au cœur de ces discussions. Les jeunes HCF* n'ont pas de vision corporatiste des enjeux agricoles au niveau national, européen et international. Leur mode de vie leur apparaît comme militant, ils ne reconnaissent donc pas les moyens de lutte déjà en place (syndicalisme entre autres). La question politique se pose pour eux, mais pas dans les mêmes termes que pour leurs aînés : ils ne croient plus dans le changement global du système, mais uniquement dans les innovations à la marge.

Le choc des cultures qui apparaît lors de la transmission doit se traduire également dans la transmission d'une culture syndicale et du sentiment d'appartenance à un corps social défini. La pyramide des âges est la même dans le monde agricole que dans le syndicalisme, c'est une pyramide inversée. L'intégration des HCF* est nécessaire pour le renouvellement des militants, notamment à la Confédération paysanne, mais est aussi nécessaire pour les nouveaux installés : il s'agit de rendre effective leur intégration dans le monde agricole, que ce soit pour leur accomplissement personnel ou pour les échanges professionnels.

Cette compréhension mutuelle et cette mise en place d'un vocable commun constituent un véritable défi et un enjeu majeur pour créer un alternative agricole politiquement forte, visible et massivement reproductible.

La paysannerie assurera sa survie par le maintien d'un grand nombre de paysans sur le territoire et, de la même manière, le milieu syndical assurera sa survie par l'intégration de ces paysans d'un nouveau genre. C'est le défi qui attend la Confédération paysanne. Pour cela, la compréhension est un levier. Il faudra aussi écouter ce que ces jeunes ont à apporter en termes de modes de militantisme et d'idées neuves. Ils apporteront finalement énergie militante et nouvelles perspectives de luttes. Encore faudra-t-il savoir faire bouger les lignes....

Fanny Labrousse, Animatrice, Maison des Paysans de Dordogne

Julien Iladoy, Animateur AFI, Pays Basque

Notes :

1 De 2000 à 2010, le nombre de paysans a chuté de plus de 10 % ; dans l'UE* à 25, une ferme disparaît toute les minutes.
2 La notion de jeunes est ici à relativiser : de nombreuses personnes viennent aujourd'hui à l'agriculture dans le cadre d'une deuxième vie professionnelle. Les jeunes dont nous parlons ici ne le sont donc pas tous, ils ont majoritairement entre 25 et 35 ans mais certains ont plus de 35 ans et sont en reconversion professionnelle.
3 Nous utiliserons cette abréviation pour désigner les personnes qui deviennent agriculteur alors même que leurs parents ne l'étaient pas.
4 Silvia Pérez-Victoria, Les paysans sont de retour, éd. Actes Sud, 2005.
5 Par agriculture dominante, nous entendons agriculture spécialisée au faible coefficient d'emploi sur des structures au capital très important.
6 À titre d'exemple, en Dordogne, en dix ans, un quart des exploitations ont disparu, dont la moitié des exploitations les plus petites.
7 Une petite ferme est définie comme une exploitation agricole ayant un chiffre d'affaires annuel inférieur à 45 000 € pour un actif, et percevant moins de 12 000 € de primes (Confédération paysanne).
8 Les exemples sont forts rares de jeunes non issus du milieu agricole qui font le choix d'un cursus scolaire agricole, et que ce choix aboutisse à leur installation. Le plus souvent, ils exercent d'autres métiers avant et viennent ensuite à l'agriculture ; ce choix n'apparaît pas comme un choix de jeunesse, mais souvent comme l'aboutissement d'une réflexion longue.
9 Les spécificités de ces nouveaux paysans sont prises en compte depuis longtemps par les réseaux des agricultures alternatives et tendent de plus en plus à pénétrer les discours des institutions publiques.
10 Témoignage d'un paysan installé en HCF* il y a trente ans, en cours de transmission de son exploitation.
11 Cette autonomie touche tous les plans de l'activité agricole, à titre d'exemples : autonomie semencière (lutte contre les OGM et pour le droit aux semences de ferme), autonomie alimentaire dans les élevages (discours qui va à l'encontre de la spécialisation agricole au niveau mondial), autonomie dans la commercialisation (circuits courts, maîtrise de la filière), autonomie dans la fertilisation, etc.
12Les cafés installation sont des moments de rencontre entre paysans et porteurs de projets autour de thèmes en lien avec l'installation.
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